Proche-Orient : « Le sommet de Charm el-Cheikh a montré l’affrontement de deux logiques »

Le « sommet pour la paix » a eu des allures de « Trump Show ». Mais il marque une nouvelle internationalisation de la question palestinienne, et c’est là le seul espoir. Explications d’Agnès Levallois, présidente de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient, pour qui Trump s’inscrit dans une démarche économique, opposée à la vision politique de l’initiative franco-saoudienne.
Gwenaelle Lenoir, le 14 octobre 2025
Après son triomphe à Jérusalem lundi 13 octobre, le président états-unien est allé savourer sa gloire à Charm el-Cheikh, où il a présidé, avec l’Égyptien Abdelfattah al-Sissi, un « sommet pour la paix » aussi flou que son « plan de paix » présenté le 29 septembre.
« La reconstruction [de la bande de Gaza] sera peut-être la partie la plus facile », a-t-il affirmé alors que l’enclave palestinienne est très largement détruite et que les habitant·es du nord du territoire et de la ville de Gaza rentrent dans un « océan de ruines », comme « après un tremblement de terre », selon de nombreux témoignages. « Nous savons faire », a ajouté Donald Trump, en présence de son gendre Jared Kushner, à Charm el-Cheikh en qualité de businessman.
Pas de calendrier, des phases intermédiaires non contraignantes, aucune garantie qu’Israël respecte le cessez-le-feu ni que le Hamas désarme : la plupart des analystes se montrent plus que prudents quant à la réalité de la phrase assénée par Donald Trump : « La guerre est finie. »
Le président américain Donald Trump lors du sommet de la paix à Charm el-Cheikh, en Égypte, le 13 octobre 2025. © Photo Eliot Blondet / Pool / Sipa
Mais le 47e président des États-Unis n’en démord pas, estimant avoir réussi à faire entrer le Moyen-Orient dans une nouvelle ère de paix et de prospérité. Et les États arabes pourront bientôt signer les accords d’Abraham, qu’il a portés en 2020, de normalisation avec Israël.
Cette logique de « deal » a certes donné des résultats tangibles et importants : libération des otages israéliens et de prisonniers palestiniens, et fin des bombardements israéliens sur la bande de Gaza. Mais l’édifice est déjà bien branlant tant les bases sont floues.
Mardi 14 octobre en fin de journée, neuf Palestiniens avaient succombé sous les tirs de soldats israéliens, dont six alors qui cherchaient à rentrer chez eux dans la ville de Gaza. Ce même jour, Itamar Ben-Gvir, ministre suprémaciste juif, opposé à tout cessez-le-feu, se rendait, pour la deuxième fois depuis le début de la semaine, sur l’esplanade des Mosquées, provoquant des protestations de la Jordanie, gardienne du lieu.
Le seul espoir, analyse Agnès Levallois, spécialiste du Proche et Moyen-Orient et présidente de l’iReMMO (Institut de recherche et d’études Méditerranée Moyen-Orient), est que certains des vingt chefs d’État et de gouvernement rassemblés à Charm el-Cheikh réussissent à infléchir le plan Trump et à mettre en avant une autre logique, celle de l’initiative franco-saoudienne, qui prône un règlement global pour le conflit israélo-palestinien. Entretien.
Mediapart : Que s’est-il passé hier au sommet pour la paix de Charm el-Cheikh ?
Agnès Levallois : À part célébrer la gloire de Donald Trump, on ne sait pas, car le document est resté confidentiel. Il s’agissait de discuter de la deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu signé par le Hamas et Israël, après la libération des otages israéliens et des prisonniers palestiniens, et il y a eu des négociations, mais nous n’avons rien vu de concret en sortir.
Ce sommet a pourtant réuni vingt chefs d’État et de gouvernement, dont des pays arabes et musulmans et des États européens. Sont-ils venus faire juste de la figuration ?
Leur présence indique que la question est véritablement devenue internationale et que tous ces pays s’impliquent, ce qui n’était pas le cas dans l’accord de cessez-le-feu de janvier 2025, rompu unilatéralement par Israël en mars. On peut dès lors espérer que cette internationalisation oblige Israël à respecter cet accord. Sinon nous risquons de voir se répéter à Gaza ce qui se passe aujourd’hui au Liban, avec des attaques israéliennes quotidiennes et un retrait israélien inachevé.
Tous ces États présents ont permis à Donald Trump de démontrer qu’il avait réussi à entraîner dans son sillage beaucoup de pays, comme la France l’a fait avec l’initiative franco-saoudienne de New York.
Mais ils se sont aussi déplacés, je pense, pour porter un message à Benyamin Nétanyahou. Et ce message est qu’il ne peut pas reprendre les bombardements après la libération des otages comme si de rien n’était, et comme certains membres de sa coalition le proclament déjà.
D’ailleurs, Nétanyahou n’a pas pu venir car sa présence posait un problème à nombre de dirigeants. Le président turc Tayyip Erdoğan, par exemple, a menacé de ne pas atterrir et de ne pas participer au sommet s’il était là.
En revanche, Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, a été convié à la dernière minute.
Oui, et le message, de la part des autres États que les États-Unis, est que l’Autorité palestinienne doit jouer un rôle. Ce qui va à l’encontre du plan Trump, qui ne fait aucune référence aux Palestiniens, et encore moins à l’Autorité, et à la volonté de Nétanyahou, qui ne veut pas en entendre parler car il refuse un règlement de la question palestinienne dans sa globalité.
Faire appel à Tony Blair nous ramène au début du XXe siècle lorsque les Britanniques géraient ce qui était à l’époque la Palestine !
Ce sommet a montré l’affrontement de deux logiques. Celle de Donald Trump et celle de l’initiative franco-saoudienne, dont on voit, en les lisant dans les détails, qu’elles sont diamétralement différentes. D’un côté, le plan Trump s’inscrit dans une démarche économique et commerciale : Jared Kushner, le gendre du président américain, est présent, pour faire du business avec la reconstruction. De l’autre, la logique est politique, avec la reconnaissance de la Palestine, la solution à deux États. Dans le plan Trump et dans ses discours, la Cisjordanie n’est même pas mentionnée. Je pense qu’Emmanuel Macron a fait le déplacement pour pousser l’initiative franco-saoudienne face au plan Trump.
Le plan Trump prévoit pour la gouvernance de la bande de Gaza une administration dirigée par des technocrates palestiniens et supervisée par un « comité de la paix » coprésidé par Donald Trump et l’ancien premier ministre britannique Tony Blair. Ne flotte-t-il pas un vieil air de protectorat ?
Oui, absolument. Faire appel à Tony Blair nous ramène au début du XXe siècle lorsque les Britanniques géraient ce qui était à l’époque la Palestine ! Proposer de nommer Tony Blair est en soi insensé. De plus, on ne sait pas qui seront les technocrates palestiniens, par qui ils seront choisis. S’ils sont désignés par Israël et par les États-Unis, je ne vois pas quelle légitimité ils pourront avoir aux yeux de la population. Mais encore une fois, nous ne savons pas ce qui a été signé hier lundi à Charm el-Cheikh, nous n’avons pas les détails.
Ce sommet marque-t-il le retour de l’Égypte sur la scène régionale ?
Abdelfattah al-Sissi, le président égyptien, l’espère. Mais l’Égypte a des moyens limités et ne peut guère que se mettre dans la roue de Donald Trump. Elle essaie de retrouver son rôle de poids lourd régional, qui lui a été dérobé par les pays du Golfe. Ces derniers ont obligé le président américain à accélérer son plan, car ils étaient vraiment furieux après les frappes israéliennes sur le Qatar, et Donald Trump, qui fait des affaires privées avec eux, est obligé de prendre en compte leurs exigences.
Leur marge de manœuvre est certes limitée, mais ils possèdent quelques leviers dont ils ont usé pour faire arrêter le massacre dans la bande de Gaza. Un dirigeant comme le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS) a conscience qu’il ne peut pas rester immobile, même s’il n’a personnellement aucune sympathie pour les Palestiniens. Mais il fait face à une contestation importante en interne, à cause de ce qu’Israël fait dans les territoires palestiniens et son père, le roi Salman, même très malade, considère que la question palestinienne reste centrale. MBS est donc contraint d’avancer sur le règlement de la question palestinienne, mais je reste prudente sur son degré d’investissement.
Peut-on, avec Trump, se féliciter de la « paix au Moyen-Orient » comme le proclamait l’immense panneau devant lequel il a posé lors du sommet à Charm el-Cheikh ?
Je suis très pessimiste. Je pense qu’Israël va déclarer que le Hamas ne respecte pas l’accord et se saisir de cela pour continuer à bombarder. Déjà plusieurs personnes ont été tuées aujourd’hui. Je ne vois pas pourquoi Israël respecterait plus aujourd’hui cet accord que la fois précédente. Sauf si Donald Trump reste investi, mais connaissant le président américain, il est légitime d’en douter.
Gwenaelle Lenoir

