“Sumoud” : L’histoire cachée dans les coins du quartier

jeudi 23 avril 2026

TEMOIGNAGE par Kassam Maaddi
HARA 36
J’avais quatorze ans quand l’armée a envahi notre village et imposé un couvre-feu. À l’aube, les soldats sont entrés dans la maison de mon oncle, ont fait sortir sa famille et s’y sont installés comme dans une caserne. Pendant deux jours, la peur a pesé sur la ville, personne n’avait le droit de sortir. Mais, malgré les bottes et les véhicules, au milieu de cette peur, quelque chose de différent a commencé à apparaître. L’armée avait donné une heure aux habitants pour acheter nourriture et affaires, mais les gens ne se sont pas limités aux magasins. Dans notre quartier, les voisins entraient chez nous, passaient chez les uns et les autres, demandaient ce qui manquait, partageaient le pain, le lait et les médicaments, pour que personne ne reste dans le besoin. Et avec les sacs de pain et les boîtes de hommus, circulaient aussi les sourires et les blagues, transformant l’ambiance du couvre-feu en quelque chose qui ressemblait presque à des vacances.

Ce n’était pas seulement la nourriture ou les médicaments que les gens faisaient passer de maison en maison, mais un autre type de soutien. C’était la force intérieure de ne pas s’effondrer de peur, de ne pas trembler devant l’ombre d’un soldat derrière la porte ou le bruit d’un moteur militaire dans la rue et de garder l’énergie de la vie jusqu’à leur départ. Les maisons de notre quartier ont toujours été ouvertes aux voisins  : les enfants d’une famille se retrouvent chez l’autre et inversement. Mais ce jour-là, c’était différent. Les gens agissaient de façon volontaire, avec l’idée de s’entraider matériellement et moralement, comme si tout le monde savait quel défi représentait la présence des soldats dans nos rues et comme s’ils savaient aussi comment y faire face, ensemble.

Ce n’était ni la première ni la dernière fois que cela arrivait dans notre ville. En réalité, les gens agissaient ce jour-là avec une spontanéité qui ressemblait à ce qu’on appelle la mémoire musculaire, acquise par l’entraînement et la pratique répétée. Car les habitants de mon quartier, comme ceux de toute la ville, comme ceux des villages et des régions autour, finalement comme tous les Palestiniens — en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem surtout — avaient déjà pratiqué cette entraide populaire à de nombreuses reprises, pendant de longues périodes de couvre-feu et d’invasions qui duraient parfois des semaines, pendant six années entières, au cours de la première Intifada entre 1987 et 1993. Cette action collective et organisée, les Palestiniens lui ont donné un nom qui est entré dans toutes les langues du monde tel quel, comme le mot «  Intifada  ». Ils l’ont appelée «  Sumoud  », la résistance par la persévérance.

Cette Intifada avait commencé et s’était terminée avant que les enfants de ma génération et moi-même n’ouvrions les yeux sur le monde. Nous n’en connaissions que les récits des grands  : les longues nuits de couvre-feu, les jeunes qui se faufilaient dans les vergers pour déposer du pain et du lait devant chaque maison, les cagnottes de soutien aux familles des prisonniers et des martyrs, qui collectaient des dons en secret, le père qui cassait la tirelire de son fils pour donner ce qu’elle contenait, ou encore les comités populaires qui s’organisaient pour tout  : de l’agriculture domestique au nettoyage des rues, en passant par les manifestations et l’accrochage des drapeaux. Pendant six ans, les Palestiniens ont vécu sans aucune autorité ni système, exception faite de leur solidarité mutuelle, avec beaucoup d’erreurs, de contradictions, de sacrifices, de douleur et de larmes. Mais ils ont créé des souvenirs qui, aujourd’hui encore, reviennent avec nostalgie et tristesse, car c’était un temps où les gens sortaient le meilleur d’eux-mêmes en tant que communauté.

Photo : Les trous dans les murs, marque du passage d’un raid militaire israélien, dans un quartier du camp de réfugiés de Toulkarem, nord de la Cisjordanie, octobre 2024 - Kassam Maaddi, Hara 36

Avant le début de l’Intifada, à la fin de l’année 1987, une nouvelle dynamique avait déjà envahi la Palestine  : ce qu’on pourrait appeler «  l’organisation du Sumoud  ». Dans les villages, les villes et les camps de Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem, des groupes de jeunes bénévoles se multipliaient. Ils rassemblaient des centaines de jeunes pour des campagnes de travail collectif  : construire un mur d’école dans un camp de réfugiés, installer des poteaux électriques dans un village ou aider un agriculteur dans ses champs. Ces groupes existaient depuis le milieu des années 1970 et, en 1980, on en comptait une quarantaine dans tous les territoires occupés. Ils attiraient des jeunes de tous âges et des deux sexes. En même temps, des associations féminines, agricoles, caritatives, sanitaires et coopératives se développaient comme alternative à l’administration civile de l’occupation. Tout cela recevait le soutien des factions palestiniennes dont les dirigeants étaient à l’étranger et qui voyaient dans le «  Sumoud  » une stratégie nationale pour renforcer la présence des gens sur leur terre.

Tout cela a préparé l’Intifada et lui a permis de durer six ans. Puis elle s’est terminée, et le Sumoud populaire a été remplacé par la logique de l’État, du capital et de l’investissement. Les cadres de solidarité sociale se sont effondrés, certains se transformant en institutions de mendicité professionnelle sous le nom de «  société civile  ». Mais le concept de Sumoud n’a pas disparu. Il est resté dans la mémoire et la conscience des Palestiniens, dans la «  mémoire musculaire  » de la société, même s’il a perdu en grande partie sa forme organisée. Car le Sumoud palestinien, avant d’être une stratégie politique ou un phénomène structuré, était une pratique populaire née de la vie quotidienne, à l’échelle individuelle et collective.

Dans le langage populaire palestinien, le Sumoud, c’est la capacité de tenir et de rester malgré les difficultés. Quant à la solidarité mutuelle, nos ancêtres l’appelaient la « Auneh  », qui signifie « le soutien ». C’est une pratique héritée depuis des siècles, surtout dans les villages, où les gens partageaient l’effort et la récolte dans les travaux agricoles et s’entraidaient rotativement pour construire des maisons. Plus tard, avec une organisation plus poussée de cette « Auneh  », dans des temps de difficulté, le Sumoud devenait collectif, et non plus seulement individuel.

Mais même quand les cadres du Sumoud collectif disparaissent ou sont réprimés, le Sumoud reste une pratique locale, entre voisins d’un même quartier ou d’une même région. Au fond, ce n’est rien d’autre que l’échange de force pour continuer à vivre, matériellement et moralement, au milieu de la peur et de la mort. C’est ainsi que nos grands-parents ont résisté à la famine qui a frappé le Levant à la fin de l’Empire ottoman, quand les soldats turcs prenaient le blé des greniers pour nourrir leurs troupes et leurs chevaux. C’est ainsi qu’ils ont résisté à la brutalité de l’armée britannique pendant la grande révolte de 1936-1939. C’est ainsi qu’ils ont résisté à la perte et à la dispersion dans les premiers camps de réfugiés après la Nakba. Et c’est ainsi que les Palestiniens résistent aujourd’hui dans les tentes de Gaza, ou dans les campagnes de Cisjordanie sous la menace des colons armés.

Et même si le Sumoud est devenu un terme célébré, souvent évoqué comme une force mystérieuse qui surgirait comme un miracle parmi les Palestiniens — ce qui permet parfois d’éviter de reconnaître la responsabilité de soutenir ce Sumoud —, il n’est en réalité que le nom donné par les Palestiniens à leur acte de survie. Et même s’il ressemble parfois à un miracle, ce n’est qu’un acte humain naturel, qui continue tant qu’il y a de la vie. Mais il ne faut pas le considérer comme acquis  : il doit être soutenu et aidé pour durer. C’est une partie essentielle de toute action de solidarité. Et le premier soutien au Sumoud, c’est de raconter son histoire, et celle de ses acteurs, telle qu’elle est, loin des clichés.

- Kassam Maaddi

C’est-ce que nous essayerons de faire dans les prochaines publications, au long de ce nouveau numéro de Hara 36 - La Palestine Narrée. Substack


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