Sur la scène internationale, le nouveau rôle de figurant d’Emmanuel Macron

Les signes de perte d’influence diplomatique de la France se multiplient, de l’Algérie à l’Ukraine, de Gaza au Congo. Un effacement contesté par l’exécutif, qui reconnaît du bout des lèvres que la diplomatie à la sauce Trump rebat les cartes internationales. Mais c’est aussi le style Macron qui est en cause.
Ilyes Ramdani, le 7 juillet 2025
Jusqu’au bout, la diplomatie française a voulu y croire. Au Quai d’Orsay, tout était prêt pour accueillir Boualem Sansal à Paris, mais les espoirs français ont été douchés par le communiqué publié, vendredi 4 juillet au soir, par la présidence algérienne. La traditionnelle grâce présidentielle du 5 juillet, jour de la fête de l’Indépendance en Algérie, ne concerne pas les personnes condamnées pour atteinte à l’unité nationale, comme l’écrivain franco-algérien.
Emmanuel Macron lors de l’ouverture du sommet de l’Otan à La Haye (Pays-Bas), le 25 juin 2025. © Photo Christian Hartmann
Paris n’a pas réagi parce que l’espoir subsiste encore, au sommet de l’État, d’une grâce individuelle décidée prochainement par le président algérien Abdelmadjid Tebboune, au nom de l’état de santé de Boualem Sansal. L’extrême droite ne s’est toutefois pas privée de dénoncer, comme le député Éric Ciotti, « l’humiliation infinie » qu’aurait subie la France. « La lâcheté du gouvernement n’aura servi à rien », a écrit sur X le président de l’Union des droites pour la République (UDR).
Pour l’exécutif, le procès en impuissance diplomatique devient une constante fâcheuse du débat public. « Le gouvernement a tout fait pour obtenir la libération de Boualem Sansal », s’est défendu François Bayrou dans Le Parisien, promettant que la France continuerait à mobiliser, dans ce dossier, « toutes [ses] capacités d’influence ». Mais lesquelles ?
Dans le conflit entre la République démocratique du Congo (RDC) et le Rwanda, ce sont les États-Unis qui ont obtenu et coordonné la signature d’un accord de paix, vendredi 27 juin. Un « merveilleux traité », selon la formule hasardeuse du président américain Donald Trump, qui s’est négocié avec le Qatar, où se déroulent les discussions, et le Togo, désigné comme médiateur par l’Union africaine (UA).
Après avoir passé des mois à plancher sur une conférence à Paris pour « rouvrir un canal de dialogue direct entre les deux chefs d’État », selon le média Africa Intelligence, la France s’est retrouvée spectatrice d’un accord ficelé sans elle. Tout juste l’a-t-elle « salu[é] » comme un « pas important vers la paix », par la voix du ministère des affaires étrangères, tout en pointant la nécessité d’une « application rigoureuse et transparente des engagements pris ».
La conférence de Paris, que l’Élysée espérait fixer au 25 juillet, n’est toutefois pas enterrée : elle pourrait se dérouler en septembre et se concentrer sur les aspects humanitaires, laissant les enjeux politiques au processus de Doha. Un sort analogue à celui de l’initiative diplomatique majeure d’Emmanuel Macron en 2025 : l’organisation d’une conférence sur la solution à deux États et la création d’un État palestinien.
Signaux jamais aussi négatifs
L’événement, que la France devait coprésider avec l’Arabie saoudite, était censé se dérouler sous l’égide des Nations unies du 17 au 20 juin dernier. Il a été reporté à cause de l’offensive israélienne sur l’Iran, quatre jours avant. Sa tenue est désormais incertaine : si des sources diplomatiques françaises évoquent encore des fenêtres à la fin du mois de juillet ou à la rentrée de septembre, c’est l’abandon pur et simple qui guette la conférence.
À Paris, où l’on a perçu l’empressement israélien à attaquer l’Iran comme une manière de court-circuiter l’avancée de la France et d’autres puissances occidentales vers une reconnaissance de l’État palestinien, on connaît aussi le rôle joué par les États-Unis dans cet échec. Quelques jours avant la conférence, l’administration Trump a envoyé des câbles diplomatiques à plusieurs capitales pour les « exhorter à ne pas [y] participer », sous peine de conséquences dans les relations bilatérales avec Washington, ainsi que l’a révélé Reuters.
La diplomatie française en est ressortie avec la conviction que Trump avait saboté en sous-main l’initiative franco-saoudienne. Un membre du gouvernement Bayrou, qui a échangé avec la nouvelle administration américaine, en est revenu en décrivant « des mecs qui nous méprisent profondément et qui veulent nous le faire savoir ».
À défaut de jouer dans la même cour que les États-Unis ou la Chine, Paris n’est plus perçu comme une puissance médiatrice de premier plan.
Le débat sur l’effacement de la France dans le monde a déjà plusieurs décennies mais rarement les signaux ont été aussi négatifs. Dans les deux conflits majeurs du moment, en Ukraine et au Proche-Orient, les négociations de paix se font sans la France. À défaut de jouer dans la même cour que les États-Unis ou la Chine, Paris n’est plus perçu comme une puissance médiatrice de premier plan : ce sont désormais le Qatar, Oman, la Turquie dont les capacités de conciliation sont saluées.
En Afrique subsaharienne, le lien de confiance semble durablement rompu entre la France et plusieurs de ses anciennes colonies. Depuis le début du second quinquennat d’Emmanuel Macron, la France a été chassée coup sur coup du Mali en août 2022, du Burkina Faso en février 2023, puis du Niger en décembre 2023, aux cris de « France dégage ! », avant que le Sénégal, le Tchad (fin novembre 2024) puis la Côte d’Ivoire (fin décembre 2024) n’annoncent faire de même. « La France n’a ni la capacité ni la légitimité pour assurer à l’Afrique sa sécurité et sa souveraineté », a écrit le premier ministre sénégalais Ousmane Sonko en janvier sur X.
Au Cameroun, où une élection présidentielle doit avoir lieu en octobre, la visite du patron de la gendarmerie française a déclenché une polémique début juin. Venu pour « refonder un partenariat avec l’Afrique », Hubert Bonneau a été accueilli par les critiques de l’opposition souverainiste locale. « Nous estimons que de telles visites et collaborations qui s’inscrivent dans une logique dépassée de dépendance sécuritaire ne sont plus acceptables », a écrit le parti Peuple uni pour la révolution sociale (Purs), ainsi que l’a raconté Jeune Afrique.
Un président fragilisé, sans majorité
La perte d’influence est d’autant plus violente qu’elle place la France dans un décalage frappant entre le rôle qu’elle revendique et celui qu’elle occupe désormais sur la scène internationale. « Bien sûr que la voix de la France porte à l’international ! », affirme toujours l’Élysée envers et contre tous. En privé, Emmanuel Macron continue de demander à ses conseillers des idées originales, des manières d’apparaître à l’initiative, obsédé par l’idée d’être au premier plan du grand film diplomatique.
Autour de lui, l’exécutif se fait toutefois à l’idée que la nouvelle donne des relations internationales relègue la France à l’arrière-plan. Voici venu « le monde des prédateurs », selon la formule du ministre de l’économie Éric Lombard, cité par Le Monde dimanche. « Imaginez le monde comme une cour de récréation où tout le monde joue à la marelle avec des surveillants et en respectant les règles, a-t-il expliqué. Et il y a trois caïds qui arrivent et qui ne respectent plus aucune règle, qui font tomber les tables de jeux, qui bousculent les enfants qui jouaient sagement. »
Dans le rôle des prédateurs, les États-Unis, la Chine et la Russie. Et dans le rôle de l’enfant bousculé, plusieurs puissances européennes dont… la France. « On a l’impression que la stratégie de Trump nous réduit à l’impuissance, résume une ministre. C’est un peu désespérant. »
Une vision fataliste qui occulte d’autres paramètres, plus directement imputables au président de la République. Ainsi de la fragilité de sa situation politique, qui affecte forcément sa crédibilité internationale. Au niveau européen, l’alignement entre la majorité parlementaire, la présidente de la commission Ursula von der Leyen et le nouveau chancelier allemand Friedrich Merz amoindrit l’influence de l’exécutif français, dont tout le monde a bien conscience de la situation intérieure.
L’intransigeance algérienne dans le bras de fer qui oppose les deux puissances peut aussi se comprendre à cette lumière. À Alger, où l’on suit avec assiduité la vie politique française, la question se pose de l’intérêt de rétablir le partenariat avec la France à moins de deux ans d’une élection présidentielle dont les forces jugées hostiles à Alger sont favorites. Autrement dit, à quoi bon offrir à Emmanuel Macron une telle « victoire » diplomatique s’il faut tout reprendre à zéro au printemps 2027 ?
Le soupçon de l’inconstance
En France, les oppositions attribuent le retrait français à un dernier paramètre : les changements de pied si fréquents d’Emmanuel Macron. Les frappes israéliennes en Iran auront constitué le dernier exemple en date de ce qui est si souvent reproché à l’exécutif. Après avoir vanté « le droit d’Israël à se défendre » le jour de l’offensive lancée par Tel-Aviv, Emmanuel Macron a alerté sur la nécessité de respecter le droit international, sans que l’on comprenne si la France soutenait ou non les bombardements.
Ce que l’Élysée vante comme une position d’équilibre prend en réalité la forme d’une diplomatie des alignements successifs. Désireux de ne froisser personne, le chef de l’État envoie des signaux à l’un puis à l’autre. Sur les massacres en cours à Gaza, il jure qu’il ne « restera pas les bras croisés » – s’attirant les foudres d’Israël –, puis refuse de franchir le pas de la reconnaissance de l’État palestinien ou des sanctions contre le gouvernement Nétanyahou – désespérant les pays arabes qui l’exhortent à durcir le ton.
L’accusation est en tout cas au centre des critiques formulées à l’exécutif par les formations politiques d’opposition. L’ancien premier ministre Dominique de Villepin, qui prépare sa candidature à l’élection présidentielle, écume les plateaux pour dénoncer une « diplomatie brouillée […] par la capacité [d’Emmanuel Macron] à dire une chose le matin et autre chose le soir ». « Nous ne sommes pas suffisamment à notre place », a encore accusé l’ancien diplomate sur RMC, le 4 juillet.
Le président de la République, lui, n’a rien cédé de son obsession à compter dans le concert des nations. La cellule diplomatique de l’Élysée et le Quai d’Orsay sont pressés ces temps-ci de tout faire pour que soient organisées au plus vite la conférence de New York sur la Palestine et la conférence de Paris sur le conflit à l’est du Congo.
La discussion téléphonique avec Vladimir Poutine, le 1er juillet, est aussi à interpréter à cette aune : sur le nucléaire iranien, la France veut avoir son mot à dire, quitte à consentir au premier échange avec le président russe en trois ans.
L’initiative comme leitmotiv… jusqu’à un certain point. Sur le plan des actes, la France rechigne toujours à reconnaître l’État de Palestine. Elle n’a toujours pas donné son feu vert à la dénonciation par l’Union européenne de l’accord d’association avec Israël, malgré les entorses documentées par un rapport institutionnel. Alors que le carnage se poursuit à Gaza, l’opportunité de faire entendre la voix de la France dans le monde est là, plus concrète que jamais.
Ilyes Ramdani

