« Tony Blair pour gouverner Gaza, ce serait la blague du siècle »

Pendant que l’État hébreu retrouve de l’espoir pour ses otages, les Palestiniens citoyens d’Israël ou résidents de Jérusalem-Est voient dans l’application possible du « plan Trump » à la fois un soulagement et un renoncement. Reportage.
Joseph Confavreux, le 5 octobre 2025
Jérusalem-Est, Sakhnin, Tel-Aviv.– Le rassemblement prévu, samedi 4 octobre, au cimetière de Sakhnin, une des grandes villes arabes du nord d’Israël, en Galilée, a pris une nouvelle dimension.
Originellement prévu pour honorer les tombes de deux habitants de la ville, tués par l’armée israélienne il y a tout juste 25 ans au début de la seconde Intifada, il se déroule au lendemain de l’acceptation, par le Hamas, de faire du « plan Trump » une base de discussion susceptible de mener à un rapide cessez-le-feu.
Mazen Ghnaim, le maire de Sakhnin, voit « pour la première fois en deux ans, une graine d’espoir ». Mais ce projet lui inspire néanmoins des sentiments contradictoires. « D’un côté, explique-t-il, on entrevoit enfin la possibilité que les massacres s’arrêtent, que nos frères puissent accéder à de l’eau, des médicaments et retrouver leur dignité. Mais, de l’autre, nous continuons à défendre l’autodétermination du peuple palestinien que ce plan est prêt à passer par-dessus bord. Je pense qu’un cessez-le-feu va sans doute avoir lieu. Mais la guerre contre les Palestiniens dure depuis 1948 et ne va pas s’arrêter comme ça, quel que soit le résultat des négociations des prochaines heures. »
Abed, la trentaine venu au rassemblement depuis la grande ville arabe de Umm al-Fahm, est encore plus sévère et inquiet. « Qui aurait aujourd’hui le cœur assez sec pour ne pas espérer que le bain de sang se termine à n’importe quel prix ? Mais je crains une nouvelle manœuvre de Nétanyahou qui se devait de donner quelque chose à Trump. Son but ultime demeure de faire partir les habitants de Gaza. »
Abed incrimine aussi les régimes arabes qui soutiennent le plan : « Ils sont divisés bien sûr. Pour l’Égypte, le déplacement des Gazaouis est une ligne rouge, c’est pour ça que le plan dit aujourd’hui qu’ils pourront rester. Mais les Saoudiens et les Émiratis voient déjà le profit qu’ils pourraient tirer de participer à l’administration et à la reconstruction de Gaza. Leur vision est la même que celle de Jared Kushner [le gendre de Trump - ndlr], avec qui ils sont d’ores et déjà en affaires. Ces régimes arabes - en Syrie, au Soudan, en Libye - ont tué ou laissé mourir des centaines de milliers d’Arabes, ils ne sont pas concernés par la mort ou la survie de quelques dizaines de milliers de Palestiniens supplémentaires. »
Et selon lui, « même s’il a réussi à se replacer quelques jours au centre du jeu, le Hamas est fini. Les islamistes ont toujours tendance à mal comprendre les rapports de force réels et les dynamiques politiques et géopolitique. Derrière la rhétorique sur la “résistance”, pas grand monde ne veut d’eux dans la région. Ils sont constamment pris en étau entre la puissance américaine et les libéraux et laïcs de leurs propres sociétés ».
Manifestation massive et espoir à Tel-Aviv
Visages en larmes lors des interventions des familles des otages à la tribune, chants repris en chœur, drapeaux israéliens et américains entremêlés, t-shirts « Seal the deal », pancartes avec inscrit « Ramenez-les à la maison immédiatement », « Trump, les citoyens d’Israël sont avec toi » ou bien portant le visage du président américain barré du slogan « End this fuc*ing war »… Des dizaines de milliers de personnes se sont réunies, dans la soirée du samedi 4 octobre, devant le musée de Tel-Aviv pour demander la libération des otages et la conclusion d’un accord permettant de mettre fin à la guerre.
Parmi elles, Katia, 65 ans, explique qu’elle vient devant ce musée « tous les samedis depuis deux ans, qu’il vente, qu’il pleuve ou que le soleil nous brûle ». Mais aujourd’hui, ajoute-t-elle, « nous sommes dix fois plus nombreux que les samedis précédents. Il y a vraiment un espoir. J’espère que ce sera le dernier samedi où j’aurais à venir ici ». Ce qui réunit les personnes présentes, ajoute-t-elle, « c’est le sort des otages et la fin de la guerre en général, mais aussi une hostilité envers Nétanyahou. Ici, il y a des gens de gauche comme de droite, mais de la droite qui n’aime pas Nétanyahou ».
David, agent immobilier à Ramat Gan, en banlieue proche de Tel-Aviv, porte une pancarte avec le visage de Matan Agrast, soldat israélien enlevé le 7-Octobre. Lui aussi vient ici presque tous les samedis, « et pendant la semaine parfois ». Il est là pour « empêcher que Nétanyahou ne fasse dérailler l’accord, comme il l’a déjà fait à de nombreuses reprises ». Mais, ajoute-t-il spontanément, « la différence est que cette fois nous avons Trump de notre côté. S’il parvient à faire revenir les otages et à arrêter la guerre, je pense qu’il mérite le Nobel de la paix », dont le récipiendaire doit être annoncé à Stockholm dans une semaine.
Un peu plus loin sur le boulevard Shaul Hamelech bondé se tient Tamar, une pancarte de l’ONG marquée à gauche Mistaklim (« Regarder l’occupation dans les yeux ») à la main. « Je suis là ce soir pour que les souffrances s’arrêtent pour les Palestiniens de Gaza comme pour les otages, explique-t-elle. Aujourd’hui, c’est une cause jumelle. »
Fait-elle confiance à Donald Trump pour cela ? « Ce n’est pas la question que l’on doit poser ce soir. Bien sûr qu’il y a un paradoxe à ce que ce soit celui qui est en train de détruire la planète qui permette que peut-être la région s’apaise. Bien sûr que cet homme est dans une logique coloniale et impériale qui est à la racine du génocide à Gaza. Mais l’urgence est d’arrêter les armes, on fera la révolution après. »
Pour les Palestiniens vivant à Jérusalem-Est, qui ne possèdent pas la citoyenneté israélienne, mais une carte d’identité et de résident leur permettant de se déplacer, le constat est similaire. Mahmoud Mouna, qui possède trois librairies sur la rue Salah-el-Dinh se dit « prêt à soutenir toute initiative qui permettrait un cessez-le-feu, parce qu’arrêter de tels massacres relève d’une exigence suprême ».
Mais, poursuit-il, ce plan, « même s’il parvenait à faire taire les armes, crée un nouveau système d’oppression comparable à celui qui a mené à faire couler le sang. Installer des hommes d’affaires au pouvoir prétendant développer les territoires palestiniens au prétexte que nous ne serions pas capables de nous gouverner nous-mêmes, c’est la recette même de l’exploitation coloniale. Cela me rappelle le mandat britannique : des Blancs viennent nous dire ce qu’il faut faire et en profitent pour s’enrichir. Mon cœur est donc partagé parce que je veux que le bain de sang s’arrête, mais pas avec un néo-colonialisme ».
"C’est un plan rédigé à la Maison Blanche par des hommes blancs qui pensent trouver de meilleures solutions que nous pour un bout de terre qu’ils connaissent mal." Ahmed Mouna, Palestinien de Jérusalem-Est
À 42 ans, Mahmoud Mouna, n’a pas connu le mandat de la Grande-Bretagne sur la Palestine, mais celui reste vif dans les mémoires palestiniennes. Son neveu, Ahmad, 34 ans, sourit d’ailleurs longuement avant de répondre quand on lui demande ce qu’il pense du plan Trump. « Tony Blair pour gouverner Gaza, ce serait la blague du siècle. Il a déjà prouvé sa capacité à échouer sur la question israélo-palestinienne. Il est responsable de dizaines de milliers de morts arabes en Irak. Il est le visage d’un héritage colonial responsable de la terrible situation ici. »
Pour le jeune homme, ce plan « rédigé à la Maison-Blanche par des hommes blancs qui pensent trouver de meilleures solutions que nous pour un bout de terre qu’ils connaissent mal sans nous demander notre opinion » sera « au mieux un accord pour arrêter la guerre et loin de l’esquisse d’un plan de paix ».
Cependant, ajoute-t-il aussitôt, « même si ce plan ne prend pas en compte le point de vue palestinien, la priorité est aujourd’hui d’abord d’arrêter les tueries. Et nous sommes donc pour tout ce qui permettrait d’arrêter le massacre. »
Mahmoud Mouna prolonge la discussion : « Nous sommes ici à quelques encablures de la zone E1, qui coupe la Cisjordanie, à propos de laquelle les Israéliens, avec la garantie des Américains et des Européens, s’étaient initialement engagés à ce qu’il n’y ait pas de nouvelles colonies, avant de revenir dessus. J’ai 42 ans et j’ai vu chaque année les Israéliens avancer la colonisation avec le blanc-seing américain. Et nous devrions croire sur parole Trump l’erratique et Nétanyahou le menteur ? »
Le soutien des pays arabes au plan est-il de nature à rassurer les Palestiniens d’Israël rencontrés ? « Ce ne sont que des fils de pute qui n’ont jamais soutenu la Palestine et ne la soutiendront jamais », tranche, avec des mots fleuris exprimant une opinion répandue, Tamer, qui tient un magasin vendant du chocolat et du café dans une artère passante de Jérusalem-Est, à proximité de la vielle ville.
Au milieu d’une conversation interrompue régulièrement par le bruit de la machine à broyer les grains de café, il ne décolère pas sur le plan Trump et le fait que Nétanyahou « va continuer le génocide, installer des colonies à Gaza et continuer son nettoyage ethnique quoi qu’il soit écrit dans ce document et décidé pendant les négociations ».
Il est toutefois moins définitif sur la reconnaissance d’un État palestinien récemment annoncé, à l’initiative de la France, par plusieurs pays, dont l’ancienne puissance mandataire. « Au début, je m’en fichais, parce que concrètement cela ne change rien. Mais j’ai discuté avec des amis, et changé d’avis. Cela met la lumière sur notre sort. Le but du 7-Octobre, même si on peut en réprouver les moyens, était d’attirer l’attention internationale alors que les Palestiniens avaient été effacés de l’agenda diplomatique. »
Mahmoud Mouna développe une idée proche : « Même si cette reconnaissance n’est que symbolique, nous vivons sur une terre intoxiquée aux symboles, sur laquelle les symboles sont non seulement importants mais agissants. »
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Cette reconnaissance va, selon lui, bien au-delà du symbolique. « Certes, un État palestinien n’a sans doute jamais été aussi loin d’exister qu’aujourd’hui. Mais ce que je vois c’est une reconnaissance du droit des Palestiniens à l’autodétermination. Cela vient tard et il ne faut pas surévaluer le geste, qui permet aussi aux Occidentaux de se donner bonne conscience, mais c’est appréciable. »
Mahmoud Mouna rappelle aussi dans un sourire que « si les implications pratiques d’une telle reconnaissance sont aujourd’hui invisibles, il faut se souvenir qu’Israël a été fondé, en 1948, grâce à une reconnaissance internationale des grandes puissances ».
"Bien sûr, la colère augmente avec le sang versé, mais je ne renoncerai pas a priori à l’idée d’un État binational." Mahmoud Mouna, Palestinien de Jérusalem-Est
Sa réticence viendrait plutôt du fait qu’il ne faudrait pas « limiter cette reconnaissance à la mise en œuvre d’une solution à deux États encore plus improbable aujourd’hui qu’hier. J’insiste davantage sur la reconnaissance de notre droit à l’autodétermination que sur la perspective d’un État palestinien pour ne pas limiter notre imaginaire politique », ajoute-t-il.
C’est-à-dire ? « Personnellement, je crois encore à un État binational, en dépit des haines et du sang qui a coulé. Depuis deux ans, les Palestiniens de Jaffa, Nazareth ou Haïfa n’ont pas essayé de tuer leurs voisins pour se venger du massacre de leurs frères et sœurs à Gaza. Bien sûr, la colère augmente avec le sang versé, la répression est féroce, mais je ne renoncerai pas a priori à l’idée d’un État binational, surtout dans un moment où l’on fait tout pour rendre concrètement impossible deux États qui coexisteraient. »
Pour lui, « la jeunesse palestinienne qui a grandi avec un projet national palestinien en faillite et des dirigeants grabataires et corrompus est moins obsédée que les générations précédentes par la création d’un État. Ils ne sont pas nationalistes de la même façon qu’avant. Entre les nationalistes classiques qui ont échoué et ceux qui ont rempli le vide avec un logiciel religieux, il existe un troisième espace important, qui se dit à la fois palestinien et international ».
Son neveu Ahmad fait partie de cette génération qui a grandi en aval de l’échec du paradigme d’Oslo. « Sur le terrain, la reconnaissance de la Palestine par de nouveaux pays ne change rien à rien, juge-t-il. Ce sont les faits qui dictent la réalité. Et les faits, aujourd’hui, ce sont la construction incessante de nouvelles colonies, l’accaparement des terres, les modifications législatives, la construction de routes… »
Selon lui, « reconnaître l’État palestinien est moins une décision symbolique qu’une lubie romantique. C’est agréable à nos oreilles, mais cela restera une pure posture si ce n’est pas suivi d’actions et de sanctions ».
Le jeune homme embraye aussi sur les propos de son oncle : « Il est très difficile d’intéresser la jeunesse palestinienne à une solution à deux États. Il faut être deux pour danser le tango. Et peut-on vraiment imaginer qu’Israël va démanteler toutes les colonies d’une Cisjordanie qui ressemble aujourd’hui à un gruyère suisse ? »
Mais peut-on davantage imaginer ce que serait un État binational, alors que les discriminations et la défiance entre les Juifs d’Israël et les Palestiniens citoyens de l’État n’ont cessé de s’accroître depuis deux ans ? « Aucune des deux “solutions” n’est envisageable dans un futur proche, répond-il. Mais si je dois choisir entre deux rêves, je préfère le rêve d’un seul État. Il est plus beau et moins usé. »
Joseph Confavreux
