Ziad Majed à propos du Liban : « Israël est dans une logique de guerre totale »

Comme le Hezbollah soutient l’Iran, Israël « en a profité pour élargir le conflit » et menace désormais de frapper Beyrouth. Le chercheur et politologue Ziad Majed revient sur les nouveaux enjeux qui se dessinent au Liban.
Nejma Brahim, le 6 mars 2026
Une partie de la population de Beyrouth a cédé à la panique jeudi 5 mars, après que l’armée israélienne a donné un ordre d’évacuation concernant le sud de la capitale libanaise. Le soir même, Emmanuel Macron a lancé un message à l’attention des États-Unis et d’Israel, les invitant à ne pas entraîner le Liban dans la guerre qu’ils mènent à l’Iran. « Le Hezbollah doit immédiatement cesser les tirs vers Israël. Israël doit renoncer à toute intervention terrestre ou d’envergure sur le territoire libanais », a-t-il écrit dans un post sur le réseau social X, à l’heure où l’armée israélienne recevait l’ordre de lancer une offensive terrestre dans le Sud-Liban.
Ziad Majed en 2021. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart
Chercheur franco-libanais, politologue et auteur de l’ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde. Comprendre le basculement en cours (éditions La Découverte, 2025), Ziad Majed n’est pas surpris de voir qu’Israël, qui a bénéficié d’une « impunité » totale dans le génocide commis à Gaza, s’attaque aujourd’hui au Sud-Liban, qu’il bombarde régulièrement « depuis la fin des années 1960 ». « La grande nouveauté, ce sont les demandes israéliennes d’évacuation, de plus de quatre-vingts villages et villes au Sud-Liban, et de plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth », souligne-t-il. À ses yeux, ni la France ni l’Europe ne pourront peser pour convaincre Israël de mettre fin à cette guerre désormais élargie.
Mediapart : Le Liban, comme d’autres pays de la région, est entraîné malgré lui dans la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran, alors qu’un accord de cessez-le-feu avait été signé entre Israël et le Liban en novembre 2024. Fallait-il s’y attendre, notamment du fait de la présence du Hezbollah ?
Ziad Majed : D’abord, il n’y a jamais vraiment eu un cessez-le-feu entre Israël et le Liban depuis novembre 2024. Selon les Nations unies, Israël a attaqué le Liban et enfreint cet accord à 10 000 reprises en un an et deux mois. Ces violations ont fait près de 450 morts libanais et des centaines de blessés, et ont déplacé les populations de certains villages. Parmi les personnes ciblées et blessées, il y avait des responsables du Hezbollah, mais pas seulement. Des membres de leur famille ou des civils ont été touchés, de même que des infrastructures civiles, utilisées pour la reconstruction organisée dans certaines zones du Sud-Liban. On était donc déjà dans un contexte guerrier, mais qui ne ressemble ni à la guerre qui a précédé ni à ce qui se passe aujourd’hui.
Ensuite, le Hezbollah a décidé de soutenir l’Iran militairement et donc de déclencher une nouvelle guerre en bombardant ou en lançant des missiles contre Israël, qui en a profité pour élargir le conflit et attaquer d’une manière extrêmement brutale la banlieue sud, en menant en parallèle des raids aériens à Tripoli, dans un camp de réfugiés palestiniens. La violence des bombardements en rappelle d’autres plus anciens, comme l’invasion de 1978 et de 1982. Le clivage politique au Liban est encore plus profond aujourd’hui. Pour beaucoup de Libanais, le Hezbollah n’a pas à participer à une guerre régionale et à l’imposer au reste du pays, d’où la position du gouvernement qui considère qu’il doit avoir le monopole des armes et de la décision de la guerre.
On pouvait s’attendre à son intervention, mais beaucoup espéraient que, pour des raisons nationales ou pour l’intérêt du parti lui-même et de sa base sociale, il éviterait cette escalade. Certains estiment que, de toute façon, Israël se préparait à frapper de nouveau le Hezbollah, et donc que la guerre arriverait tôt ou tard. Le débat évoque également le fait qu’Israël se préparait à élargir la zone occupée.
Avec la montée de l’extrême droite israélienne, on observe qu’une partie du Sud-Liban apparaît comme devant être annexée.
La grande nouveauté, ce sont les demandes israéliennes d’évacuation de plus de quatre-vingts villages et villes au Sud-Liban et de plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth. On parle de centaines de milliers de personnes, dans une politique de terre brûlée, de justification des frappes, de déplacement des populations, ce qui constitue un crime de guerre.
Israël a commencé par le Sud-Liban. Pourquoi toujours s’attaquer à cette zone, pour laquelle l’armée israélienne a reçu jeudi 5 mars l’ordre de lancer une offensive terrestre ?
Parce qu’il y a une proximité géographique directe avec Israël, et parce que le Sud-Liban héberge la base sociale du Hezbollah, ainsi que son arsenal militaire. Israël bombarde cette zone depuis la fin des années 1960. Il y a eu la première invasion israélienne au Liban en 1978, justifiée par l’activisme de la gauche libanaise et le militantisme des Palestiniens. En 1982, Israël a de nouveau envahi le Liban en commençant par le sud, et a maintenu son occupation dans des régions du sud jusqu’en 2000. Le sud a toujours été un théâtre de combats et de bombardements israéliens. Avec la montée de l’extrême droite israélienne, on observe qu’une partie du Sud-Liban apparaît comme devant être annexée sur des cartes présentées en public.
Après la dernière guerre, les Israéliens ont occupé cinq positions dans le sud. Ils parlent maintenant d’une zone tampon à élargir. Et Bezalel Smotrich [ministre de la défense d’extrême droite – ndlr] a déclaré que la banlieue sud de Beyrouth ressemblerait bientôt à Khan Younès, à Gaza. C’est un enjeu guerrier, avec un niveau de crimes de guerre historique pour les responsables israéliens.
Emmanuel Macron tente de dissuader les États-Uniens et les Israéliens de plonger le Liban dans cette guerre. Mais selon le journal « L’Orient-Le Jour », Israël refuse de l’écouter. Le président français a-t-il encore du poids sur la scène internationale ?
Il est vrai que les responsables libanais espèrent que la France, l’Europe et les pays arabes en général puissent jouer un rôle pour convaincre les États-Uniens de faire pression sur les Israéliens, pour arrêter la guerre ou du moins limiter la géographie des opérations et des bombardements. Le président libanais a demandé à Emmanuel Macron d’intervenir, le premier ministre est en contact avec les chancelleries européennes et les Français.
Mais Israël est dans une logique de guerre totale. Ils ne tiendront pas compte de cela sans mesure ou sanction. Il y a une très grande responsabilité française et européenne dans ce qui se passe. Depuis le début du génocide à Gaza, après le 7-Octobre, les Européens se sont alignés sur Washington et ont été complices du génocide, offrant aux Israéliens une impunité totale. Malgré le mandat d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou, malgré les rapports des commissions onusiennes sur le génocide, malgré les violations du droit international par Israël, rien n’a été fait pour montrer un rôle politique français et européen. L’Europe n’a plus de marge de manœuvre et n’est pas prise au sérieux. De même pour la France.
Comment le Liban pourrait-il se remettre d’une nouvelle guerre alors que le pays est dans une situation extrêmement difficile, notamment sur le plan économique ?
Cela va être très dur pour le Liban de se remettre de tout ça. La crise économique, l’effondrement financier et banquier, les conséquences sociales de toutes ces crises, le départ de dizaines de milliers de jeunes libanais pleins de potentiel, l’impact psychologique d’une insécurité qui s’est installée dans le pays, les guerres israéliennes et toutes les destructions de ces dernières années, les déplacements forcés de populations qui n’ont pas pu revenir chez elles… Avec cette nouvelle guerre, les choses vont se compliquer encore davantage.
Si elle s’arrête, le Liban aura plusieurs chantiers : celui de la reconstruction avec un manque de moyens criant et un sauvetage économique sans doute conditionné par les Américains ; celui de la relation entre l’État libanais et le Hezbollah, qui ne peut plus rester un parti armé ; et celui de la solidarité interne, qui interroge la possibilité de travailler ensemble et la question des tensions politiques, sociales et confessionnelles. Et les Israéliens pourraient élargir l’occupation terrestre dans les régions du sud du Litani, où ils ont forcé les populations à partir. Comment le Liban va-t-il retrouver sa souveraineté dans cette région ? Beaucoup de questions alarmantes subsistent.
Nejma Brahim

